PHOTO DU JOUR #17

PHOTO DU JOUR #17

Portrait de Johnny Garcia, ancien gangster du quartier Kings de Visalia, Californie.

Août 2011. Peu de touristes s’arrêtent à Visalia.
C’est ce que l’homme tatoué me dit sur le parking. Il ne comprend pas ce qui nous pousse à dormir dans ce motel pourri.
Je lui explique que c’est le GPS qui nous a emmené ici et que c’est un concours photo qui m’a permis de venir en Californie.
Il est intrigué et moi aussi. La discussion s’installe. Il s’appelle Johnny Garcia.
La lumière de fin de journée en Californie est sublime, je lui demande alors de prendre son portrait.
Il accepte puis vient me glisser à l’oreille « Now, you got a picture of a real gangster ».
La discussion continue alors qu’il coupe au sécateur des roses du par-terre de fleurs devant le motel. Le propriétaire est indien et sa fille joue sur le parking. C’est évident, il n’ose pas contrarier Johnny Garcia et le laisse couper le peu de fleurs qu’il possède.

Très spontanément, je lui demande s’il est mexicain. Erreur. Ne pas dire à un Chicano qu’il est mexicain. C’est ce que Johnny Garcia me dit.
Il n’est pas mexicain et il m’explique toute l’histoire des Chicanos. Il parle très doucement, très gentillement.
Je regarde ses tatouages et ne peut m’empêcher de penser au stéréotype du gangster chicano vu dans les films hollywoodiens.
Il me pose des questions à son tour, me souhaite la bienvenue en Californie et me dit qu’il n’a jamais été plus loin que le Mont Rushmore. La seule fois où il a pris l’avion.

Il sent mon intérêt et me fait comprendre qu’il est fier et content qu’on s’intéresse à son histoire. Il a toujours été gangster. Il est né à Kings. Il a vécu à Kings. Il s’est battu pour Kings. Il mourra à Kings. Kings, c’est son fief.
Pas loin, il y a la prison de Corcoran, une des plus dangereuses des US. Elle a notamment accueilli Charles Manson et l’assassin de Robert Kennedy.

Il décide de me montrer quelque chose. Sur son gsm, il y a deux vidéos. Sur la première, une fille fait un strip-tease. Sur la deuxième, elle se masturbe.
Il ferme son gsm, me regarde très fier et me dit : « elle vient ce soir dans ma chambre et c’est pour elle que je coupe ces roses ». Il ponctue par un superbe « She likes gangsters ».

Je le salue, le remercie pour le portrait et rentre dans ma chambre heureux d’avoir vécu un moment photographique intense. Ceux qui arrivent comme ça, à l’improviste.
Je raconte l’histoire à Nella ma compagne. On est pas rassurés d’être arrivés ici.

20 minutes plus tard, on frappe à la porte. Là, on est encore moins rassurés.
Johnny Garcia me demande de venir dans sa chambre, il doit me montrer quelque chose.
Je n’ose pas refuser. J’y vais mais je flippe.
Je le suis en feignant de ne pas avoir peur et d’être « cool ».

J’entre dans sa chambre, les rideaux sont tirés et Johnny Garcia ferme la porte derrière lui.
Le lit est couvert de carte de sport collector.
Michael Jordan, Brett Favre, Mickey Mantle…les stars du basket, foot américain et baseball sont réunis sur son lit.
Ils sont tantôt en simili-or, tantôt en hologramme, tantôt transparents mais toujours protégés par une pochette plastique.
Ils sont la fierté de Johnny Garcia. Il me dit « C’est mon trésor ».

Je suis rassuré en surface, je flippe toujours en profondeur.

Il me dit qu’il ne me laissera pas partir de son pays sans emporter quelques souvenirs. Il me demande d’en choisir.
Je n’arrive pas à y croire. Probablement vu trop de bêtes films US à la TV. Mais j’en arrive même à me dire qu’il me demande d’en choisir pour m’amadouer et qu’une fois qu’il m’aura buté, il les récupèrera.
Mais un autre pan de moi me dit : « non, Jérôme, arrête d’imaginer le pire. C’est vraiment son trésor. Il veut vraiment te faire un cadeau ».
J’ai de plus en plus peur quand il me donne quatre cartes qu’il considère comme ses plus belles.

Je lui dit qu’il ne doit pas, que je ne sais pas comment le remercier. Il me fait comprendre que ne pas accepter serait une offense.
Je ne préfère pas offenser Johnny Garcia.

Je lui dis que je vais y aller mais il me dit qu’il va me montrer son autre trésor.
Il se dirige vers sa table de nuit et sort un magnum.
Là, je me décompose.

Je lui dis « wow wow man, I’m scared ». Une petite phrase en anglais qui en français donnerait ceci : « Écoute mec, jusqu’à maintenant, je me suis contenu, j’ai fait semblant que je n’avais aucun à priori à ton égard et que je commençais à croire à tes cartes de sport. Mais là, il faut dire ce qui est, je suis à quelques doigts de chier dans mon froc. J’ai peur comme j’ai pas souvent eu peur. S’il te plait, laisse moi partir et laisse la vie à ma femme et mes enfants. Je n’ai pas d’enfants, mais laisse les tranquilles s’il te plait. J’ai de l’argent et un guide du routard si tu veux de la lecture pour ce soir ».

Directement, il me rassure. Il a toujours ce joujou sur lui. Où qu’il aille. Il me dit qu’à Visalia, il est très connu et que si je rencontre le moindre pépin, il est là pour moi ».

Il me le montre de trop près. Ce truc qu’en Belgique on voit accroché à la ceinture des policiers.

J’ai vraiment trop peur et décide d’être franc avec lui. Je lui explique que 20 minutes avant, quand il frappait à ma porte, je devais aller à la toilette et que maintenant la vue de flingue et l’écoute de son vécu me font l’effet de dix Immodium pilés, chauffés dans une cuillère et injectés en intraveineuse. Je dois partir.

Il me laisse partir.

Je rentre dans ma chambre. Nella me voit blanc presque transparent.
Je n’ose lui raconter les 20 minutes en enfer que je viens de passer.

Pourtant il ne s’est rien passé de dangereux. Je me suis probablement emballé en m’imaginant les pires scénarios.

Johnny Garcia est aujourd’hui père de deux garçons. Il n’a plus envie de tant de violence et a peur que ses enfants suivent le même chemin.

Aujourd’hui, dans le tiroir de mon bureau, il y a quatre cartes collector qui sont un trésor de mémoire et qui donnent encore plus de sens au portrait de Johnny Garcia.

Auprès de lui, je m’excuse pour les à-priori qui ont traversés ma tête…mais je lui signale que tout cela était légitime de la part d’un européen qui ne vit jamais dans l’insécurité.

 

By | 2015-07-31T09:41:40+00:00 août 13th, 2012|Photo du jour|7 Comments

About the Author:

7 Comments

  1. Olivier H 13 août 2012 at 12 h 59 min - Reply

    fou cette histoire ! 🙂

  2. Jérôme Hubert 13 août 2012 at 13 h 05 min - Reply

    Oui un truc de dingue que j’oublierai jamais…
    A chaque fois que j’ouvre le tiroir de mon bureau, je vois ces cartes collectors et me souviens de ce moment 😉
    C’est toujours chouette d’avoir une histoire derrière une photographie.

  3. fabian kumps 13 août 2012 at 14 h 53 min - Reply

    Ha ha ha mec… Pour le coup, tu m’as fait pisser dans mon froc!!! 😀 J’adore!!!!!!!!! Photographe ET écrivain… un vrai artiste le mec en fait! 😉

  4. Jérôme Hubert 13 août 2012 at 14 h 56 min - Reply

    Merci Fab ! Toi qui a sillonné la Californie quelques mois avant mon tour, tu dois sûrement mieux imaginer le truc
    ; -)

  5. fabian kumps 13 août 2012 at 17 h 32 min - Reply

    J’ai connu l’une ou l’autre frayeur c’est vrai, mais rien de comparable… 🙂 Je suis pas prêt d’oublier l’histoire de Johnny Garcia et Jérôme Hubert ou l’improbable rencontre. 😉 Je ne me lasse pas de la relire 😀

  6. Seb 3 juin 2013 at 16 h 05 min - Reply

    Bonjour, cool cette histoire qui me rappelle un souvenir un peux comparable dans la même région.
    Premier trip avec des amis à L.A en 1998, première fois que je prenais l’avion (12H en une étape de Bxl) et donc pas un quart d’heure de sommeil pendant le trajet. Arrivé sur place, nous avions réservé une voiture de location qui n’était en fait pas réservée et on nous apprends au guichet qu’une caution est demandée pour les conducteurs de moins de 25 ans…coool ce n’était pas le cas à l’époque. Après de longue négociation, on part en direction du premier hôtel de notre trip et, premier stress (enfin deuxième en fait après la voiture), notre hotel semble être perdu au milieu d’un coin hyper pas fréquentable, voitures en travers de la route nous obligeant à rouler aux pas, des mecs avec des bras comme mes cuisses tatoués intégral…avec une voiture de location toute brillante, mes deux potes sont couchés sur la banquette arrière et moi je sue de goutes grosses comme des melons… en fait, l’hôtel était situé à l’opposé de ces quartier en plein centre ville, mais nous n’étions pas expert en lecture de carte. Arrivés enfin à l’hôtel (après maintenant presque 20 heures d’éveil intense), je me dis que je ne rêve que de deux choses : un bon lit moelleux et d’abord une « bonne » cigarette dans le parking…mauvaise idée. Assis sur le trottoir, décompressant peux à peux, savourant le fait qu’on y était quand même arrivés, une grosse Cadillac cabriolet s’arrête devant moi, à bord, un gigantesque black et sa copine. Le mec commence à m’insulter d’une façon rare, je n’ai jamais compris si il n’aimait pas les fumeurs ou s’il avait un problème avec ma couleur de peau, bref, je le vois chipoter devant les genoux de sa copine pour sortir un flingue d’une taille qui me semblait démentielle (s’était le premier vu de si près). Il criait, sa copine essayait de le calmer et moi je restait immobile en finissant ma cigarette qui serait peut être la dernière…la fuite, je n’y ai même pas penser. Je ne sais pas combien de temps cela à durer, mais ce que est sûr c’est qu’une fois qu’ils sont partis, je suis encore rester un bon moment à me poser des question existentielles sur la vie et le fait qu’elle peut s’arrêter d’un instant à l’autre.. sans motif.
    Ce fût la dernière émotion intense de notre séjour qui fût par la suite de toute beauté.
    Donc, ne vous refroidissez pas le pays est magnifique, les couleurs du soir et du matin somptueuses et les gens majoritairement très sympas 😉

    • Jérôme Hubert 3 juin 2013 at 21 h 41 min - Reply

      Bonjour Seb !

      Terrible commentaire car en lisant ton histoire je suis reparti en voyage !
      C’est clair que ce genre de rencontre hasardeuse peut vraiment marquer. C’est bizarre, j’arrive tout à fait à me mettre à ta place 😉 😉

      Merci à toi…

      A bientôt !

Leave A Comment