PHOTO DU JOUR #30

JeromeHubert_SaintMoritz

Le Saint Moritz, N5 © Jérôme Hubert

De l’aéroport de Gosselies à Waterloo, il y a cette longue route qu’un jour j’ai prise à 6h00 du matin.

C’est la N5 et tout le monde sait qu’entre les champs de patates, le QG de Napoléon et le Lunch Garden où le vol-au-vent est à 5€, il y a des bars à putes. Enfin, des « clubs privés », c’est plus correct.

Dans les vitrines, les néons roses attirent le regard des voitures comme le néon bleu attire les moustiques kamikazes. Si l’homme avait des yeux de caméléon, il pourrait regarder à la fois à gauche le nouveau bustier transparent de Kristina et à droite le panneau de limitation à 50. Mais l’homme n’a pas des yeux de caméléon, il doit être attentif à une et une seule direction.

Ce n’était peut-être pas le cas du conducteur de cette voiture empalée sur les blocs en béton. Je suis passé en ralentissant, évaluant les dégâts puis continuant mon chemin vers Rixensart.  Mais à 6h00 du matin, ma conscience déjà bien réveillée m’a demandé de faire demi-tour pour apporter mon aide.

A hauteur de la voiture, j’ai ouvert ma fenêtre et crié « Vous avez besoin d’aide? »

Assis calmement au volant comme s’il était toujours en train de conduire, le vieux monsieur m’a dit « Hé bien oui, je veux bien »

Je me suis garé et j’ai fait la connaissance de ce gentil monsieur.

Les roues de devant ne touchaient plus la route. Il était assez évident qu’avec toute ma volonté limitée par une musculature discrète, je ne pouvais rien faire. Il me semble avoir vu un jour Mister T bouger des voitures avec ses biceps, mais n’est pas Mister T qui veut.

Monsieur me disait qu’il n’avait pas vu ces blocs en béton. Moi, je me disais que je ne comprenais pas comment Monsieur n’avait pas vu ces blocs en béton. Bien sûr, la vision est réduite avec l’âge. Mais quand même, des blocs en béton posés à la fin d’une rue en cul-de-sac…?

Mais la voiture était posée là, à quelques mètres du « Saint Moritz », un club fermé ou peut-être devenu maison unifamiliale.

Je ne voyais pas d’autres solutions que d’appeler la police.

« Oh, vous savez, je ne préfère pas trop ». Monsieur avait légèrement bu.

J’ai alors attendu, parlé d’assurances, appris que sa fille est née un 14 comme moi et discuté photographie (Monsieur était passionné). Je lui ai même offert un chewin-gum en lui expliquant que cela pouvait brouiller l’analyse d’un alcootest (en fait, je n’en savais rien).  Car la police allait quand même venir.

S’ensuivit, sur le parking du « Saint-Moritz », une conversation touchante entre deux policiers musclés et visiblement fatigués et un petit vieux étourdi.

« Comment avez-vous fait votre compte? »
« Je ne sais pas j’ai voulu prendre la route »
« Vous avez bu Monsieur? »
« Pardon? »
« Vous avez consommé de l’alcool? »
« Oh, et bien, je dois vous avouer que oui, j’ai mangé avec mon beau-fils »
« Mais Monsieur…il est 6h00 du matin »
« ah bon ? »
« C’était hier donc? »
« Oui »
« Ok, pas de problème »

Je ne sais pas comment cela s’est terminé. J’ai salué le monsieur qui a voulu me donner de l’argent pour me remercier. Mais j’ai pensé très fièrement qu’on peut être ni scout ni catholique et rendre service.

Quelques jours plus tard, j’ai téléphoné à Monsieur.

« Bonjour Monsieur, c’est Jérôme Hubert le photographe de l’autre matin. Comment allez-vous Monsieur ? »
« Hé bien, ça va, je me suis levé il n’y a pas longtemps et maintenant on va m’apporter mon plateau-repas »
« Ah très bien. Mais je parle de l’accident en fait. »
« Hé bien, ça va, la voiture est chez le garagiste »
« D’accord… »

Sur la N5, il y a des bars à putes, les fantômes de la Bataille de Waterloo, un restaurant chinois où jamais je ne mettrai les pieds.

Mais maintenant, il y a aussi le souvenir de ce gentil petit vieux dont je ne sais pas d’où il venait ni pourquoi il était là.

Avec l’heure, l’alcool, les réponses évasives et le Saint Moritz à côté, j’ai vite fait des rapprochements douteux. Peut-être qu’il n’en était rien ?

Mais en fait, je me souviens d’un autre jour où je faisais des photos de la Butte du Lion à 6h00 du matin aussi. Une voiture s’était arrêtée et un couple sur la quarantaine, lui, bronzé aux UV, elle, moulée en combinaison cuir, me demandait si je ne préférais pas faire des photos d’eux en action plutôt que d’un Lion de Waterloo très statique.  Histoire 100 % véridique.

La National 5 serait-elle propice aux rencontres insolites à 6h00 du matin ?

 

 

 

By | 2015-07-03T09:48:11+00:00 octobre 11th, 2012|Photo du jour|0 Comments

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