PHOTO DU JOUR #39

PHOTO DU JOUR #39

Night train to Mombasa 2008 © Jérôme Hubert

Il y a quelques heures, j’embarquais à Nairobi.
C’est la deuxième fois que je prends un train de nuit. La première, c’était pour partir en classe de neige en Suisse.
Je suis très excité à l’idée de traverser une savane durant la nuit. Direction Mombasa.
Ce train est un vestige du colonialisme. Mais les choses ont-elles vraiment changées ?
Je me le demande en nous voyant, touristes rutilants, préférant les première et deuxième classes à la troisième classe peuplée de kenyan.

A Nairobi, on m’a conseillé de manger dans le restaurant du train pour découvrir une autre époque.
Couverts en argent, lumière feutrée, boiseries, serveurs tirés à quatre épingles.
Je n’aurais pas du. Je ne me sens pas très bien et ces touristes français à côté me cassent les couilles.
Je suis un touriste, certes, mais ici je me sens trop touriste. Et j’en ai rien à foutre de cette conne qui me dit que l’hôtel par ci n’était pas bien ou que les enfants de par-là sont trop mendiants.
Je mange et je fuis.

Dans ma cabine, c’est mieux. Sur le lit superposé d’en face, il y a un backpacker italien. On fait la connaissance, on se montre nos itinéraires et on peste ensemble contre les circuits touristiques trop formatés.
On ne comprend pas pourquoi des personnes réservent de chez eux des voyages dans lesquels ils savent déjà qu’ils vont voir le Masaï Mara (y voir les 5 animaux les plus attendus puis se plaindre s’ils n’ont rien vu, y faire une photo avec un Noir habillé comme un sauvage et y passer du temps dans un embouteillage de minibus touristiques) puis aller dans les clubs touristiques de Diani Beach où des cocktails et des chaises longues les attendent dans un décor laissant peu de chance à l’imprévu.
Certes, je suis aussi un touriste. Certes, l’italien est un touriste aussi.
Mais bon, le voyage est un goût et une couleur qui ne se discute pas.

En dessous de lui, il y a un kenyan qui travaille dans l’informatique à Mombasa. Il parle peu et dort beaucoup. Au milieu de la nuit, j’ai vraiment envie de le prendre en photo. Dans notre cabine, seul son visage est éclairé par le couloir. C’est beau.

Je suis en haut et en dessous de moi il y a un vieil indien qui est parti à Nairobi pour se faire soigner car il est mal en point. Ses pieds sont déformés et je me demande si ses doigts désordonnés ne sont pas plus gênant qu’autre chose. Il souffre et ne le cache pas. Il parle peu et dort beaucoup lui aussi. Il faut dire que le voyage en train est un voyage à lui seul. Bien plus qu’un déplacement de A vers B. Peut-être moins pour eux qui ont l’habitude.

Je ne parviens pas à dormir tellement le voyage est excitant. Il ne se passe rien pourtant.
Je sors de la cabine, me commande deux grandes bouteilles de Tusker, la bière au logo d’éléphant, ouvre la fenêtre.

Chaque bruit, chaque odeur, chaque forme se grave dans mon cerveau : tiroir « expérience unique qui ne s’oublie jamais à en faire chier sa femme et ses gosses toute la vie en répétant, Tu sais, un jour j’étais dans un un train au Kenya... »

Le train s’arrête parfois. Une gare surgit d’une brousse mystérieusement nocturne. Des kenyans sortent et leurs silhouettes s’évanouissent dans la pénombre.
Sortir là aussi, au milieu de nulle part. Putain, ça, ça serait la grande aventure. Rien ne m’en empêche mais je reste là dans mes certitudes en me disant que moi aussi je suis un touriste comme les autres.

On traverse de nuit le parc du Tsavo et sa légende des lions mangeurs d’hommes. Les hommes, ceux qui ont posé les rails il y a bien longtemps. Les lions, ceux qui se sont fait emmerdés par un projet de chemin de fer dans leur maison.
(c’est un peu comme si les riverains du RER Bruxelles-Ottignies se mettaient à manger les roumains qui travaillent sur le chantier plutôt que de faire des pétitions « NON au RER ». Euh, inversement, les lions auraient pu engager un pour-parler avec les autorités anglaises de l’époque plutôt que de sortir les canines.)

J’écoute « The Light » de Philip Glass en regardant le long train fendre un savane éclairée à la lune. C’est une expérience incroyable. Les choses semblent bouger au rythme de la musique. Je parle probablement tout seul avec la bouteille de Tusker en lui disant « C’est incroyable. Mais c’est incroyable. Tu peux pas comprendre ».

Je vais me coucher et demain des girafes passeront leur long coup par la fenêtre et me  lécheront les pieds pour me réveiller.

By | 2014-02-01T11:37:05+00:00 octobre 27th, 2012|Photo du jour|0 Comments

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